par Sylvain Angerand, président de Canopée et Jonathan Guyot, président d’all4trees

Tribune publiée sur Libération

Planter des arbres pour sauver le climat est la grande tendance du moment. Il n’y a qu’à voir le nombre de start-up qui bourgeonnent et les opérations marketing qui fleurissent ces derniers mois.

Un printemps douteux car les entreprises les plus polluantes sont les premières à saisir leur bêche et à chausser leurs bottes. Le géant italien des énergies fossiles, ENI, vient ainsi d’annoncer vouloir planter des arbres sur huit millions d’hectares en Afrique. Le PDG de Shell estime qu’il faudrait planter l’équivalent d’un deuxième Brésil en surface forestière pour arriver à stabiliser le climat. Même Total songe sérieusement à réorienter les activités de sa fondation vers la protection des forêts.

Alors, vrai changement de cap ou simple stratégie de greenwashing ? Albert Einstein expliquait que l’on ne pouvait pas résoudre un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré. Et c’est bien là que le bât blesse, car, en aucun cas, ces entreprises n’envisagent d’arrêter l’exploration et l’exploitation d’énergies fossiles.

Planter des arbres est devenu un alibi bien pratique pour pouvoir continuer à polluer sans être pointé du doigt. L’idée est qu’en grandissant un arbre capte du CO2 et participe ainsi à réduire la concentration dans l’atmosphère de l’un des principaux gaz responsables du réchauffement climatique. Jusque-là, nous sommes d’accord. Mais prétendre que cette action permet de « compenser » ou de « neutraliser » les émissions d’une entreprise relève de la supercherie.

Car un arbre ne pousse pas instantanément. Il lui faut plusieurs dizaines d’années pour absorber une quantité de CO2 équivalente à celle émise par la combustion d’énergies fossiles. Sauf que nous n’avons pas le temps de regarder pousser les arbres si nous voulons stabiliser le climat. Les scientifiques du GIEC sont très clairs : c’est aujourd’hui, et dans les toutes prochaines années qu’il nous faut réduire de façon drastique nos émissions ou nous risquons de franchir des seuils d’emballement climatique irréversibles.

Surtout, les arbres ne stockent pas de façon permanente le carbone qu’ils absorbent. Lorsque les températures grimpent, sous l’effet du “stress hydrique”, les arbres commencent à relâcher du CO2. Pire, le risque d’incendie augmente : en brûlant, les forêts libèrent alors dans l’atmosphère tout le carbone qu’elles stockaient jusque là.

Face à l’urgence climatique, la compensation carbone est donc une dangereuse illusion qui nous éloigne du vrai enjeu : laisser les énergies fossiles dans le sol. Un exemple, l’avion. D’ici une quinzaine d’années, le trafic aérien pourrait encore doubler. Une hausse vertigineuse totalement incompatible avec les objectifs de l’Accord de Paris. La solution proposée par les compagnies aériennes ? Une croissance “neutre” en carbone. En clair, faire voler les avions avec des agrocarburants et planter massivement des arbres à croissance rapide. Un risque majeur d’accaparement des terres dans les pays du Sud.

En quelques années, un véritable marché s’est développé autour de la plantation d’arbres, avec son cortège de dérives marketing. En France, des entreprises comme Reforest’Action ou EcoTree multiplient les offres alléchantes. Vous voulez partir en week-end à New-York la conscience tranquille ?  Plantez des arbres ! Et puis, à quoi bon se tracasser à chaque fois ? Pour 5000 arbres plantés, vous pouvez compenser les émissions d’une vie entière. Ne mâchons pas nos mots : ce type de démarche est irresponsable.

Alors faut-il arrêter de planter des arbres ? Non, bien au contraire. Pour tenter de stabiliser le climat, nous n’avons plus le choix : nous devons réduire drastiquement nos émissions et restaurer les forêts. Il ne s’agit pas de faire l’un ou l’autre, mais l’un et l’autre. L’arbre ne doit pas devenir une caution verte, à prix cassé, pour des entreprises qui refusent de s’engager à réduire leur pollution.

Il nous faut planter des arbres mais il nous faut aussi, et surtout, développer une éthique des planteurs d’arbres.

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