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Article écrit par Simon Counsell, traduction Juliette Zimmermann.

Un engouement grandissant

L’expression « solutions fondées sur la nature » (SFN) a été entendue de nombreuses fois lors des réunions et dans les couloirs du sommet sur le climat qui s’est tenu à Glasgow, en Ecosse. Le concept a été développé il y a une dizaine d’années. Il fait référence à la manière dont « la nature » peut résoudre le problème du changement climatique, en particulier via la séquestration du carbone atmosphérique par les arbres et autres végétaux, tourbières et sols.  

En théorie, cela semble une bonne idée. Ses défenseurs, dont font partie certains des plus gros organismes internationaux de protection de l’environnement, affirment que ce principe pourrait permettre de réduire d’un tiers les émissions de carbone d’ici 2030. D’autres disent que cela pourrait en même temps contrer la crise globale de perte de biodiversité. Les négociateurs à Glasgow, et en particulier le gouvernement britannique, ainsi que la France, l’Allemagne, la Norvège et d’autres, aimeraient que les « SFN » aient le rôle principal dans les futurs plans de lutte contre le changement climatique.

Les compagnies pétrolières, les géants de l’agroalimentaire et d’autres entreprises comme Amazon et Microsoft se sont approprié l’idée avec enthousiasme. Ils voient les compensations générées par la plantation d’arbres et les autres projets SFN comme un moyen plus facile d’atteindre le «zéro émissions nette» que de devoir drastiquement réduire leurs propres émissions. TotalEnergies a par exemple annoncé la plantation d’une « forêt de 40 000 hectares » en République Démocratique du Congo pour compenser ses quelques 10 milliards de tonnes d’émission de carbone.

Qui soulève de nombreuses critiques

Mais il y a de nombreuses raisons de penser que le concept va s’avérer être une fausse solution, qui pourrait exacerber le changement climatique et ne protégerait que peu, voire pas du tout, la biodiversité. Il y a d’abord les données scientifiques. Un article publié en 2017 et cité de nombreuses fois affirmait que les « solutions fondées sur la nature » pourraient réduire les émissions de carbone de 37% d’ici 2030. Mais cela voudrait dire planter des arbres à croissance rapide, comme l’eucalyptus, sur une surface de plus de dix fois la superficie de la France. Cela ce ferait en majorité sur des terres agricoles des pays du Sud. Des scientifiques indépendants pensent que cela pourrait conduire jusqu’à 300 millions de personnes à la famine. Les populations autochtones et les communautés locales pourraient perdre beaucoup de terres.

Les conséquences écologiques pourraient également être graves. Les écosystèmes naturels sont susceptibles d’être envahis par ces gigantesques monocultures d’arbres d’essences exotiques. La nouvelle « forêt » de Total, par exemple, sera en réalité une plantation industrielle de 40 000 hectares d’acacias (natifs d’Australie et non du Congo), remplaçant une savane qualifiée d’« écologiquement unique ».

En plus de la plantation massive d’arbres, il faudrait que la destruction des forêts existantes s’arrête partout et tout de suite, et que toute la production de bois devienne durable. Aussi séduisants que soient ces deux objectifs, l’expérience des trente dernières années nous montre qu’aucun des deux n’est susceptible d’être accompli rapidement.

Le deuxième problème majeur réside dans l’utilisation des SFN en tant que « compensation » des émissions des sociétés polluantes. Cela signifie que la libération atmosphérique du carbone contenu dans les stocks souterrains d’énergies fossiles continue. Les gouvernements et les entreprises ne prennent pas les mesures urgentes et nécessaires à la transformation de notre économie vers une économie zéro émission. Cela fournit simplement à certaines entreprises comme Total un mécanisme parfait pour verdir leur image.

Le troisième problème est celui de la « réversibilité » – le carbone séquestré dans les réserves dites « naturelles » comme les forêts finit simplement par être relâché dans l’atmosphère. En fait, cela commence déjà à se produire à l’échelle mondiale. Le changement climatique lui-même provoque de plus en plus d’épisodes de sécheresse et d’incendies dans les forêts, plantations et tourbières. Ces dernières années, l’est de la forêt Amazonienne a été une source nette de carbone. Ainsi, les régions qui nous seraient nécessaires pour stocker plus de carbone sont en fait déjà en train d’en relâcher.

Enfin, il y a le coût. Certains économistes affirment depuis longtemps que la réduction de la déforestation est un moyen moins coûteux et plus simple de réduire les émissions de carbone que, par exemple, le passage aux énergies renouvelables. Mais cela n’a jamais été démontré dans la réalité. Au cours de la dernière décennie, des milliards ont été dépensés pour la « réduction des émissions provenant du déboisement et de la dégradation des forêts » (REDD+) mais très peu d’émissions ont réellement été évitées . Un rapport récent, cité par le gouvernement britannique, laisse entendre que réduire les émissions globales de CO2 d’environ 1/6e grâce aux solutions fondées sur la nature exigerait environ 200 milliards de dollars de dépenses par an – soit plus du double de ce que tous les pays riches ont, jusqu’à maintenant, investi dans les efforts pour le climat.

Les solutions fondées sur la nature semblent donc bonnes sur le papier, mais elles sont loin d’être « naturelles », et ne sont pas des solutions. L’objectif de réduction de plus d’un tiers des émissions de CO2 d’ici 2030 grâce aux SFN est clairement irréalisable. Poursuivre les efforts en ce sens pourrait s’avérer très coûteux, et pourrait nuire à l’environnement et à la population. Les vraies solutions face au changement climatique restent celles bien connues des gouvernements et des entreprises – mais qu’ils ne sont pas disposés à mettre en place : réduire la consommation globale, et laisser les énergies fossiles dans le sol.

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