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Depuis les trois dernières années, la déforestation au Brésil bat des records. Résultat de la politique de Jair Bolsonaro de démantèlement des institutions environnementales et encourageant l’invasion des terres autochtones, mais pas seulement. Ce que l’on sait moins, c’est que si nous portons des chaussures, un sac, une ceinture  en cuir, ou même que notre voiture a des sièges en cuir, il est très probable qu’ils aient contribué à la déforestation au Brésil.

L’élevage, principal responsable de la destruction de l’Amazonie

Selon une étude du World Resources Institute, c’est l’élevage qui est la commodité agricole ayant remplacé le plus de forêts entre 2001 et 2015. Largement devant l’huile de palme, le soja, le cacao, les plantations de caoutchouc, ou le café. Cette déforestation a principalement lieu au Brésil et au Paraguay, menaçant les forêts de l’Amazonie, du Cerrado et du Gran Chaco.

En effet, le Brésil possède le plus grand cheptel au monde: plus de 210 millions d’animaux dont environ la moitié est située en Amazonie. Dans cette région, l’élevage est responsable de 80% de la déforestation.

Cette déforestation s’accompagne souvent d’accaparement de terres, notamment de peuples autochtones et habitants des réserves, ainsi que de menaces et intimidations des personnes qui y vivent. Une enquête menée dans l’Etat du Rondônia montre qu’en avril 2020, il y avait plus de 1 500 fermes d’élevage illégales dans des réserves, 33% de plus qu’en novembre 2018. Les éleveurs menacent les personnes qui défendent leurs territoires, expulsent les habitants des réserves, brûlent leurs forêts pour ensuite y installer des bovins. Dans une des réserves enquêtées, Rio Jacy-Paraná, quasiment tous les résidents ont été expulsés: il ne reste plus que 3 familles sur 60.

Le cuir, une filière opaque

Le bœuf brésilien est majoritairement consommé localement, et seulement 24% est exporté. Le cuir, qui constitue en moyenne 20% de la valeur d’un bœuf est, à la différence de la viande, exporté à 80%. Le Brésil est ainsi le premier exportateur de cuir (avec la Chine): plus d’1 million de tonnes exportées entre 2018 et 2020, principalement vers la Chine et l’Italie.

La chaîne d’approvisionnement du cuir bovin est complexe: elle commence à la ferme d’élevage et est d’abord divisée en trois étapes: naissance, croissance et engraissement. Le bétail est souvent transporté d’une ferme à l’autre et seulement 40% des bovins destinés à la production de viande restent sur la même ferme. La chaîne se poursuit ensuite à l’abattoir, puis en tannerie où les peaux sont traitées. Vient ensuite la confection des produits, et la vente.

Le manque de traçabilité, de la naissance à l’abattage, est le principal défi pour lutter contre cette déforestation. Aucune des entreprises brésiliennes de viande n’est aujourd’hui en mesure de tracer son bétail jusqu’à la ferme de naissance. Même chose pour les entreprises plus loin dans la chaîne d’approvisionnement: les tanneries, producteurs de cuir, fabricants de pièces automobiles et de chaussures, et entreprises automobiles n’ont pas les outils nécessaires pour tracer les peaux jusqu’à l’abattoir, encore moins jusqu’à leur ferme d’origine.

JBS, Marfrig et Minerva sont les plus gros transformateurs de viande au Brésil. En 2009, suite à la pression des ONGs, ils ont signé deux engagements:  les Termes d’Ajustement de Conduite (TACs) avec le procureur fédéral, et l’Accord G4 sur le bétail avec l’ONG Greenpeace. Ils se sont ainsi engagés à la mise en place de systèmes de traçabilité pour éliminer la déforestation de leurs chaînes d’approvisionnement. Seulement les systèmes mis en place se limitent aux fournisseurs directs et ne permettent donc pas de répondre au risque de déforestation, principalement associé aux fournisseurs indirects.

Une enquête de Rainforest Foundation Norway a analysé les pratiques des principales tanneries exportant du cuir du Brésil: JBS Couros est l’entreprise la plus exposée avec plus de 1,1 millions d’hectares de déforestation dans ses zones d’approvisionnement. Vancourous (environ 800 000 ha) et Durlicouros (environ 560 000 ha) arrivent ensuite en deuxième et troisième position. La tannerie de Minerva Couros est elle exposée à plus de 480 000 hectares de déforestation. Fuga Couros gère 7 tanneries dont 3 en Amazonie légale, exposées à environ 470 000 ha de déforestation. Ce risque de déforestation est ensuite transmis le long de la chaîne d’approvisionnement jusqu’aux entreprises automobiles et de la mode.

Déforestation dans les exploitations bovines de Ingaí et Umburana, fournisseurs des géants de la viande JBS et Minerva. Entre juin 2018 et juillet 2019, 850 hectares ont été défrichés.

Le secteur automobile, premier acheteur de cuir à risque

Environ 50% du cuir exporté du Brésil est utilisé par le secteur de l’automobile et l’autre moitié est répartie principalement entre les secteurs de la chaussure (20%) et de l’ameublement (21%).

L’Europe est le deuxième producteur de voitures avec 25% de part de marché en 2019. Les 5 principales entreprises sont les groupes PSA,Volkswagen, Renault, BMW et Daimler. Les politiques de responsabilité sociale et environnementale de ces entreprises portent en général sur les émissions de gaz à effet de serre, mais la question de la déforestation est très rarement présente. Aucun des 5 principaux constructeurs automobiles européens n’a pris d’engagements pour s’assurer ne pas s’approvisionner en cuir issu de déforestation. Même chose au niveau des autres maillons de la filière: ni les principales entreprises du marché des sièges de voitures (Adient, Lear, Faurecia, et Toyota Boshoku), ni les plus gros fabricants de cuir fournissant le secteur automobile (Gruppo Mastrotto, Rino Mastrotto Group, …) n’ont de politique d’approvisionnement garantissant zéro déforestation. Pourtant, en se fournissant auprès d’entreprises exposées à un fort risque de déforestation, elles sont elles aussi responsables.

Les entreprises de la mode, plus vertueuses ?

Contrairement au secteur automobile, de nombreuses entreprises de la mode ont compri l’enjeu. LVMH, H&M, Adidas, Nike, Clarks, New Balance, Marks & Spencers, Geox, Calvin Klein, Vans, … Le point commun entre ces marques? Elles ont toutes une politique garantissant qu’elles ne s’approvisionnent pas en cuir issu de déforestation… Et elles sont pourtant toutes liées à la destruction de l’Amazonie.

Un nouveau rapport basé sur une analyse approfondie de données douanières montre que plus de 100 marques ont parmi leurs fournisseurs des entreprises responsables de déforestation. Pourtant, nombre d’entre elles ont pris un engagement garantissant que le cuir qu’elles utilisent soit durable.

Une législation européenne en préparation

Cet exemple est la preuve que la déforestation ne pourra être stoppée à coup d’engagements volontaires. La bonne nouvelle? L’Union européenne a publié au mois de novembre 2021 un projet de loi pour lutter contre la déforestation liée à nos importations de soja, huile de palme, bœuf, bois, café, cacao,… et cuir.

A quelques semaines de la publication officielle du projet de loi, nous avons eu accès à une fuite du document. De nombreux produits, comme le cuir, pourtant clairement responsables de déforestation manquaient. Nous nous sommes alors mobilisés avec 7 organisations partenaires pour interpeller la Commission. Un effort de dernière minute qui a porté ses fruits: lors de la publication officielle, le cuir a été ajouté dans la liste des produits concernés. Mais rien n’est gagné. Le projet de loi est maintenant entre les mains des Etats et des députés européens. Nous devons rester vigilants à contrer les arguments des lobbies, et faire en sorte que le cuir reste bien dans le champ de la loi.

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