Restons
en contact !

En hausse constante, les exportations de chêne fragilisent les scieries françaises. La disparition de ce tissu de petites et moyennes scieries pourrait conduire à un abandon de la sylviculture du chêne au profit des résineux. Enquête au cœur de la filière.

On est en train de récolter à tout va et de piller la forêt française pour l’envoyer en Chine et plus généralement en Asie.

François Feuillet, scieur à Tinchebray (Orne, Normandie)

Le chêne, une essence reine

La France est le pays du chêne. Le chêne a d’abord une forte valeur symbolique : le roi Saint-Louis rendait par exemple justice sous un chêne. Il a ensuite un grand intérêt esthétique et naturaliste : 41 % de nos massifs sont recouverts par sept espèces nationales de chêne.

Du point de vue commercial, le chêne est une essence qualitative, qui possède de bonnes propriétés mécaniques et une très belle esthétique de couleur moyenne. Son bois se finit bien, il est durable, et peut être utilisé en extérieur.

La transformation du chêne en France : de la valeur ajoutée, de l’emploi et des coproduits

La transformation des grumes de chêne en France présente de nombreux avantages : elle permet de créer de l’emploi et de la valeur ajoutée dans les territoires, et de générer des coproduits de sciage.

En 2020, la récolte de chêne destinée au sciage a été d’environ 2,4 millions de m3 (source : premières données Agreste) et elle engendrait 26 000 emplois en 2017, selon la Fédération nationale du bois (FNB).

La production de chêne a d’ailleurs augmenté au cours des dernières années, en particulier dans les forêts privées. Cela s’explique par les prix du bois du chêne, qui ont connu une augmentation de 65 % entre 2007 et 2017 selon l’Office national des forêts (ONF).

Quatre régions sont particulièrement concernées par cette hausse : la Bourgogne-Franche-Comté, le Grand Est, le Centre-Val-de-Loire et la Nouvelle-Aquitaine. Ensemble, ces régions représentent les trois quarts de la récolte et du sciage du chêne.

Au-delà de la valeur créée directement par la récolte et la transformation de chênes, le sciage du chêne en France permet de générer des coproduits de scieries. Il s’agit des déchets de bois issus du sciage, qui peuvent être valorisés en tant que bois-énergie. Cette ressource est d’autant plus précieuse que la demande en bois-énergie augmente et exerce une pression de plus en plus forte sur nos forêts : à l’inverse, valoriser ces co-produits de scieries pour la fabrication de granulés ou un autre usage industriel n’a pas d’impact sur la forêt.

Dans ces conditions, on conçoit que le maintien de l’activité de transformation des grumes en France et en Europe soit un enjeu crucial.

Plus de 17,5 % de la collecte de chêne français exportée en Chine

La demande mondiale de bois de chêne augmente depuis plusieurs dizaines d’années. En conséquence, les exportations françaises de chêne ont été multipliées par 10 en 10 ans : de quelque 50 000 m3 en 2007 à 500 000 m3 en 2017. La Chine absorbe à elle seule près de la moitié de ces exportations.

La deuxième économie du monde connaît en effet une très forte croissance de la consommation nationale de bois de qualité : il s’agit à la fois d’équiper les ménages chinois aisés en parquets et de contribuer aux exportations de produits finis de la Chine. Or la Chine ne dispose pas de ressources en Chêne : ses besoins doivent être couverts par de l’import.

Principaux clients de la France pour l’exportation de chêne brut de mars 2020 à février 2021. Source : douanes françaises.

Il est important de préciser que les exportations vers la Chine sont en réalité plus importantes encore. En effet, ces données n’incluent pas le fait que la grande majorité des exportations vers la Belgique, le Danemark ou encore l’Allemagne poursuivent ensuite leur chemin vers la Chine. Le chêne ne transite que par ces pays dont les ports sont particulièrement adaptés à l’export.  

Entre 2014 et 2020, le niveau moyen du volume d’exportation de chêne brut de la France vers la Chine a été de 240 000 m3, soit de l’ordre de 10 % de la production nationale sur la même période. Pour autant, il a augmenté entre 2007 et 2019, date à laquelle il a atteint 17,5 % de la production nationale. Le ralentissement du volume d’exportation en 2020 pourrait s’expliquer par la crise sanitaire et le ralentissement des échanges mondiaux : l’augmentation globale se poursuit en effet en 2021.

Le chêne exporté par manque d’acheteurs en France ?

La forte demande internationale de chêne a amené certains acteurs à se spécialiser dans l’exportation de chêne vers la Chine. Ces derniers arguent que les exportations ne concerneraient que le chêne de qualité secondaire, qui ne trouverait pas preneurs en France :

Laurent Maréchaux, Délégué général du Syndicat des exploitants de la filière bois (SEFB), explique ainsi que « les grumes de belle qualité sont vendues aux mérandiers et aux scieurs transformateurs. Les qualités secondaires (surbilles ou bois inférieurs) ne trouvent en revanche pas preneurs en France. S’ils ne sont pas intéressés parce que les bois sont tordus, en cas de départs de branches ou parce que les bois sont malades, les bois sont alors exportés vers la Chine.

Il ajoute : « Ces bois sont vendus en Chine parce que les propriétaires privés perçoivent un revenu moyen qui représente le plus souvent 1,4 % de la valeur de leurs patrimoines forestiers. Si ces bois ne sont pas vendus en Chine, ils terminent leur course en bois de chauffage ou en bois de trituration pour une valeur d’environ 40 euros par m3 en bord de route. S’ils sont vendus en Chine, le prix se situe de 100 à 120 euros. »

Des explications qui sont remises en causes par les scieurs qui peinent à s’approvisionner en chênes.

Incapables de se fournir en chênes, les scieries françaises tournent à 60% de leurs capacités

David Chavot est le directeur de la scierie du groupe Margaritelli à Fontaines (Saône-et-Loire, Bourgogne). Il explique que les acheteurs chinois achètent le chêne à des prix si élevés que les acheteurs français ne peuvent plus se fournir. Son témoignage contredit les arguments avancés par Laurent Maréchaux, Délégué général du syndicat des exploitants.

Mon unité de sciage n’est limité que par mon manque de matière première : j’ai du mal à trouver du bois pour produire du parquet.

David Chavot, directeur de scierie en Bourgogne

Pour David Chavot, « l’export des grumes de chêne vers la Chine, particulièrement depuis la forêt privée, redouble d’intensité en 2021. Les acheteurs chinois semblent ne pas avoir de limite de prix, au point que les scieurs français se trouvent totalement écartés des ventes. Une enquête portée sur un certain nombre de ventes privées récentes (experts, coopératives, Caisse des dépôts et consignations, etc.) montre que sur les quatre derniers mois, de décembre 2020 à mars 2021, près de 75 % des lots mis en vente ont été achetés par des exportateurs [Ce chiffre est contesté par le Syndicat des Exploitants] . À ce rythme, les scieries françaises seront à l’arrêt à très court terme. »

Il ajoute que « la filière française ne présente que des atouts, mais le développement de mon unité de sciage n’est limité que par mon manque de matière première : j’ai du mal à trouver du bois pour produire du parquet . »

Dès 2017, la FNB tirait déjà l’alarme et appelait à relocaliser la transformation des bois français et en particulier du chêne en France. Elle rappelle que de 2007 à 2017, le volume de grumes de chêne français disponible pour les scieries de notre pays a chuté de quelque 900 000 m3, ceci en raison de la baisse de la production et des exportations massives sur la période.

En 2017, selon la FNB, les scieries de chêne françaises ont tourné à 60 % de leur capacité en raison de leur incapacité à se fournir en bois. Cette situation met en danger les 26 000 collaborateurs exerçant directement dans les scieries de chêne : les scieries spécialisées ne comptaient plus que pour 550 en France en 2017, contre encore plus de 900 en 2005.

Cette situation pourrait s’aggraver fortement en 2021 pour les scieurs. En effet, la récolte de chêne semble diminuer pour cette année, et les exportations augmenter. Il en résulte que les scieurs français, qui évaluent leur besoin en chêne à 1,7M de m3, soit l’intégralité de la récolte 2021, ne disposeraient finalement que d’1,2M m3 dans le meilleur scénario.

Ce manque de matière première concerne aussi les bois qualifiés de « secondaires », qui ne trouveraient pas preneur en France selon Laurent Maréchaux. Ces derniers sont par exemple demandés par les scieurs pour la production de traverses et de traverses paysagères.

Témoignage d’un scieur français : « nous craignons pour notre avenir à court terme »

En concurrence avec les acheteurs asiatiques, les scieurs français et européens apparaissent comme les grands perdants de la hausse mondiale des prix du chêne.

Ainsi, François Feuillet, scieur à Tinchebray (Orne, Normandie), affirme : « nous scions 90 % de chêne et 10 % de hêtre, mais les Chinois ne travaillent pas selon les mêmes règles sociales qu’en Europe. C’est une concurrence tout à fait déloyale qui signe la mort de la filière en France. Notre entreprise familiale compte 40 salariés, mais nous craignons pour notre avenir à court terme. On est en train de récolter à tout va et de piller la forêt française pour l’envoyer en Chine et plus généralement en Asie.

Dans notre chaîne de production, il y a de multiples qualités de chêne qui entrent. Certains bois servent à faire de tonneaux (merrains), d’autres à fabriquer de grands contenants de vin, et il y a enfin le bois d’œuvre, que nous produisons beaucoup et qui sert pour les maisons à ossature bois. Nous apportons ainsi de la valeur ajoutée à notre pays. Mais les traders achètent du bois comme toute autre matière première et remplissent des porte-conteneurs avec du bois français. Nous nous battons en famille tout au long du jour pour résister à cette logique de la mondialisation, qui se traduit par le fait que des commerciaux rasent de nombreuses petites forêts privées de quelques hectares.

Il faut dénoncer cette exportation de grumes de chêne, qui est scandaleuse pour la forêt et pour l’économie locale. Je m’oppose à leur export et je pense que les Français sont capables de travailler le bois. On parle de transition écologique, mais en même temps on charge des porte-containers polluants qui font le tour de la planète pour faire travailler des personnes à moins de dix euros par jour, ceci pour alimenter la grande distribution européenne. »On est en train de récolter à tout va et de piller la forêt française pour l’envoyer en Chine et plus généralement en Asie.

Le bas coût de la main d’œuvre chinoise : un atout pour acheter bon marché

Les normes sociales et environnementales chinoises étant inférieures aux normes françaises, la transformation de bois en Chine est moins coûteuse qu’en France.

David Chavot constate que « la Chine taxe le parquet à 30 % et les grumes à 0 %. Nous laissons ainsi partir des chênes qui ont été cultivés depuis des siècles en France. En 2011, lorsque les grumes ont commencé à partir en Chine, notre entreprise y vendait du parquet. Je cherchais à vendre aux Chinois autre chose, du sciage éventuellement, bien que notre priorité soit de vendre des produits finis. Notre but est de les concurrencer sur ces marchés de niche et non de masse. Nous avons ainsi vendu plus de 100 000 m2 de parquets en Corée du Sud, parce que nous avons fait d’énormes progrès de productivité. 

Les Chinois ont su exploiter des bois plus rustiques qu’ils sont venus acheter en France en faisant travailler beaucoup de main d’œuvre : ces entreprises ne sont pas productives et travaillent dans de très mauvaises conditions de santé. Nous sommes allés dans la même direction, mais en allant vers des produits de meilleure qualité produits grâce à des machines et non à la main. Nous pouvons produire à partir des mêmes types de bois qu’en Chine. »

Moins de chêne et plus de résineux ?

La disparition des débouchés pour le bois de chêne, en particulier les bois de qualité secondaire, pourrait conduire à un remplacement progressif des forêts de feuillus par des plantations de résineux, exploitées sur des cycles plus courts (40-50 ans) et mieux adaptés aux besoins de l’industrie. Car, contrairement aux scieries de feuillus, les scieries de résineux résistent mieux en France, notamment grâce au sciage par canter qui a permis de gagner en productivité.

Les coopératives forestières jouent un rôle-clé car elles conseillent les propriétaires forestiers sur la gestion de leur forêt, réalisent les travaux d’exploitation et commercialisent les bois et réalise les travaux de renouvellement de la forêt. Or la tendance est là aussi à privilégier la plantation de résineux plutôt que la régénération naturelle : neuf plants sur dix sont aujourd’hui des résineux ou des peupliers de culture selon l’Institut géographique national (IGN).

Il est urgent d’agir pour relocaliser la transformation de chêne en France

Plusieurs mesures pourraient permettre aux scieries françaises de s’approvisionner de nouveau en chêne et de stimuler ainsi la production de chêne.

Des quotas maximaux d’exportation pourraient être établis, les petites et moyennes scieries de chênes pourraient être soutenues par des fonds publics, et un label conditionnant les aides publiques à une transformation en Europe pourrait être mis en place, comme c’est déjà le cas pour le bois issu des forêts publiques.

Françoise Le Failler, de l’ONF, explique ce qu’est le label en question : « depuis 2015, afin de faire face à la crise de l’approvisionnement qui touche la filière transformation bois, en particulier pour le bois de chêne, l’État a mis en place un Label UE auquel doivent adhérer les acheteurs souhaitant prendre part aux ventes publiques de chênes organisées par l’ONF. Les chênes issus des forêts publiques (forêts domaniales et communales) ne sont donc pas exportés en Chine. »

Les premiers effets de la labellisation « UE » sont perceptibles. Le solde déjà excédentaire de la filière chêne de la France est passé de 149 millions à 285 millions d’euros de 2015 à 2017 (grumes et sciages).

L’extension de ce principe au bois issu des forêts privées représenterait un fort levier de relocalisation. Si les subventions à l’exploitation de bois et les exonérations d’impôts à l’achat de forêts étaient liées à un engagement de transformation sur le sol français, comme pour les bois publics, les exportations de chêne vers la Chine diminueraient.

Les pouvoirs publics pourraient mettre la pression sur les coopératives forestières qui ont largement bénéficié des 150 millions d’euros du plan de relance, en exigeant qu’elles contractualisent davantage avec les scieries pour leur garantir un approvisionnement en chêne.

Enfin, il est indispensable d’augmenter le soutien public aux petites et moyennes scieries de feuillus : ainsi, de nouveaux débouchés seront créés pour le chêne, et sa production sera encouragée, rééquilibrant ainsi l’équilibre entre production de chênes et de résineux. Concrètement, ce soutien peut par exemple passer par les politiques régionales.

Un tel soutien semble largement envisageable : selon une enquête commandée par la FNB en 2017, 98 % des Français estiment préférable d’encourager la transformation du bois français en France ; 94 % jugent que la filière bois française doit être soutenue à ce titre, et 90 % pensent que la filière bois représente un atout économique important pour le pays.

Les solutions existent donc et il y a urgence à agir. La Russie, l’un des plus gros exportateurs de bois vers la Chine, vient d’annoncer qu’elle mettrait fin à l’exportation de grumes non transformées à compter du 1er janvier 2022. Si cette décision constitue bien la preuve qu’il est possible d’agir, y compris dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), elle augmente aussi la pression sur le chêne français : la Chine sera bientôt amenée à trouver de nouveaux approvisionnements, et se tournera entre autres vers la France.

Article rédigé par Laurent Hutinet et Canopée

Partager l'article