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Nous avons organisé notre première conférence en ligne le Vendredi 10 Avril 2020 pour répondre à la question « Les plantations sont-elles des forêts ? ». Cette conférence regroupait Francis Hallé, botaniste, amoureux des arbres, naturaliste de la Canopée, Jutta Kill, chargée de campagne au World Rainforest Movement (WRM) et François Xavier Drouet, réalisateur du film « Le temps des forêts ».

Les différences entre une forêt et une plantation

Francis Hallé se dit choqué par la confusion qui s’est établie dans la tête de beaucoup entre une plantation d’arbres et une forêt. En effet, si les deux consistent en des arbres côte à côte, cela ne justifie pas de les confondre. Il souligne : « Une plantation c’est l’inverse d’une forêt ».

Comme le dit Francis Hallé, une plantation est le plus souvent composée d’une seule espèce. Les arbres y sont plantés en ligne ou en quinconce. Puisqu’ils sont plantés en même temps, ils sont tous du même âge. La durée de vie de ces arbres n’est pas une donnée biologique, elle est fixée par des acteurs économiques en fonction des besoins du marché. La durée de vie des arbres de plantation est inférieure à la durée de vie humaine. Une plantation est un système artificiel dont la mise en place nécessite des investissements très lourds. C’est en revanche un système très rentable économiquement. Une plantation est soumise à un traitement agricole, le plus souvent il y a un labour, puis des engrais, des pesticides, des fongicides et herbicides. « C’est de l’agriculture » constate Francis Hallé. On récolte en pratiquant une coupe à blanc, et ensuite on replante la même espèce au même endroit en utilisant toujours des intrants. Une plantation est presque toujours mono-spécifique, même parfois mono-clonale comme le cas des plantations de peupliers. Il s’ensuit que la biodiversité y est minimale : il y a une espèce d’arbre et presqu’aucun animal, faute de bois mort. L’absence de diversité renforce sa sensibilité aux parasites. Francis Hallé cite une phrase de son ami Gilles Clément, jardinier et paysagiste : « Rien n’est plus risqué qu’une culture mono-spécifique ». Il faut ajouter à ces risques sanitaires une forte sensibilité aux vents et aux feux de forêts.

Francis Hallé compare ensuite cette description avec celle de la forêt. C’est un écosystème naturel dont la mise en place n’a rien coûté à la société. De nombreuses espèces d’arbres autochtones, d’âge divers s’y implantent spontanément. L’homme y a un rôle mineur : une forêt n’a pas besoin de l’exploitation par l’homme pour être entretenue. Plus une forêt est âgée, plus elle est riche en biodiversité ; cela explique qu’elle soit loin de l’optimum en ce qui concerne l’industrie du bois, la diversité biologique étant antagoniste avec la rentabilité économique. Cette diversité structurelle fait qu’une forêt est très résistante au vent, au feu et aux parasites et qu’elle a une durée de vie illimitée. Elle se développe sur de très grandes échelles de temps, et la limite naturelle à sa durée de vie est un changement climatique. Francis Hallé insiste sur le fait que l’être humain est incapable de faire une forêt. Une forêt pousse seule.  

En France, les plantations ne sont pas de vraies des forêts mais elles sont toutefois des écosystèmes, qui avec un travail soigné peuvent devenir de vraies forêts. Des propriétaires et sylviculteurs sont aujourd’hui engagés dans ce travail de transformation, qui s’inscrit dans la durée et demande compétence et humilité (crédit: Prosilva).

Demain, une forêt primaire en Europe ?

« En Europe on a oublié ce qu’était une forêt primaire » commence Francis Hallé. Les européens pensent que ces forêts sont seulement tropicales. L’objectif du botaniste est de laisser revenir une forêt primaire européenne authentique. Une véritable forêt primaire se forme sur du temps long : en partant d’un sol nu, il faut compter 10 siècles pour obtenir une forêt primaire. Cette durée répond à une logique biologique et personne n’est capable de la réduire. Il faut également que ce soit sur une grande surface, entre 60 000 et 70 000 hectares, afin de pouvoir accueillir la grande faune d’origine de la forêt primaire européenne, comme les ours et les bisons. 

Le cycle d’évolution naturelle d’une forêt jusqu’à sa maturité correspond à plusieurs étapes : aux espèces pionnières comme le bouleau et l’aulne vont succéder les espèces post-pionnières, puis une troisième vague floristique va prendre place, où des arbres comme le chêne ou le hêtre vont s’installer, atteindre de grandes dimensions et fermer la canopée. 

Cette idée nous ramène sur le temps long. Francis Hallé souligne que : « la plantation correspond au temps de l’homme et cela ne marche pas pour les forêts qui ont un temps très différent du nôtre ». Il reconnaît cependant qu’une monoculture d’arbres peut devenir une forêt, par le fait d’un changement de gestion ou lorsque les plantations sont abandonnées et qu’une diversité d’espèces s’y implante spontanément. Pour Francis Hallé, une forêt ne se plante pas, c’est d’ailleurs pourquoi l’être humain est incapable de fabriquer une forêt. Selon lui, la régénération naturelle consiste à laisser la nature travailler seule : « Les graines viennent d’elles-mêmes, les arbres se plantent spontanément et c’est ce qui fait de grands et beaux arbres ». Pour illustrer son propos, Francis Hallé cite son ami François Terrasson : « Vous aimez la nature ? Et bien foutez lui la paix ! ».

Les plantations, une forme d’accaparement des terres

Face à l’envahissement de leurs terres par les plantations d’eucalyptus, les peuples Tupinikim et Guarani organisent des actions d’arrachage d’arbres

Jutta Kill revient sur une action menée par les peuples Tupinikim et Guarani, des peuples autochtones du Brésil, pour revendiquer le contrôle de leur territoire. En effet, le Brésil détient des plantations d’arbres de très grande échelle qui peuvent s’étendre sur des dizaines de milliers d’hectares. Ces plantations, souvent d’eucalyptus, ont été plantées principalement pour la production de pâte à papier mais aussi de charbon de bois. Les terres occupées par ces plantations sont prises sur les territoires ancestraux des peuples autochtones et communautés traditionnelles et détruisent la vie de ces communautés. Les peuples Guarani et Tupinikim ont décidé de se battre contre la destruction des forêts en coupant les plantations d’eucalyptus afin de délimiter leur territoire traditionnel.

Jutta Kill souligne que les impacts de ces plantations sont proportionnels à leur surface. Les impacts sur la ressource en eau sont particulièrement visibles. L’eucalyptus est surnommé l’arbre de la soif car pour permettre la croissance la plus rapide possible de ces arbres, qui sont coupés tous les 5 à 8 ans, il est nécessaire d’avoir une terre avec un bon accès à l’eau. Ainsi la conséquence directe des plantations à grande échelle au Brésil et dans les pays du Sud est le manque d’eau ou la pollution de l’eau autour des plantations. La pollution provient de l’usage d’une grande quantité de pesticides, de fongicides et d’herbicides. Une plantation, contrairement à une forêt, a besoin d’une intervention permanente avec des conséquences majeures sur les communautés riveraines. Dans ces contextes, les plantations d’arbres amènent avec elles des abus et violations sur les communautés qui détruisent leurs modes de vie et les privent de terres pour cultiver et se nourrir. L’accès aux terres est compliqué par le développement des plantations. Les femmes ne sont pas épargnées. Pour elles, l’impact est encore plus grave car souvent elles subissent des abus et des violences sexuelles qui sont tabous et ne sont pas non dénoncés. Elles souffrent en silence et seules. 

Jutta Kill revient également sur la fausse logique de compensation. Lorsqu’une entreprise détruit une forêt mais prétend n’avoir aucun impact car pour chaque arbre détruit, elle en plante trois, c’est une imposture. Ils appellent cela une « zéro déforestation nette» mais la déforestation continue. Elle questionne vivement cette pratique en s’interrogeant : « Sur quelles terres va-t-on planter ces arbres ? Celles des personnes les plus pauvres pour prétendre compenser les impacts d’un mode de vie insoutenable en Europe ». Une logique exacerbée lorsque les entreprises pétrolières comme Total, Eni et Shell prétendent « neutraliser » leur impact sur le climat en finançant des programmes massifs de plantation d’arbres.

Une définition de la forêt controversée

La logique de compensation amène les intervenants à aborder la notion de la déforestation nette c’est-à-dire le fait que la perte de surface d’une forêt peut être compensée par le gain d’une autre surface.

Francis Hallé remarque que la définition des forêts par la Food and Agriculture Organization (FAO) inclut les forêts naturelles et les plantations, ce qui est une erreur fondamentale. En effet selon la FAO, entre 1995 et 2000, la planète a gagné 400 millions d’hectares de forêts, mais ce sont en réalité majoritairement des plantations. Cette confusion revient, pour Francis Hallé, à nier la déforestation de notre planète. La FAO pourrait garder le contrôle des plantations ; du fait de leur caractère d’entreprises agricoles, elles y sont à leur place ; en revanche nous souhaitons que la FAO cesse de contrôler les forêts. Nous avons besoin d’une organisation onusienne indépendante qui soit exclusivement chargée des forêts, à l’échelle de toute la planète.   

Jutta Kill renchérit et explique que son association, le World Rainforest Movement, mène une campagne depuis plus de dix ans pour demander à ce que la FAO change cette définition. Elle décrit cette définition comme « une confusion avec intention ». En effet, cette définition revient à nier la destruction des forêts tant qu’une surface équivalente à la surface déforestée a été replantée. La définition de la FAO ne permet donc pas de saisir les effets dévastateurs de la déforestation, notamment la perte de biodiversité et la perte des modes de vie locaux. Jutta Kill ajoute : « plantation et forêt sont des réalités opposées » et la définition de la FAO induit la confusion entre les deux. Aujourd’hui, la définition de la FAO est utilisée par des sociétés agroalimentaires, ou de palmiers à huiles, pour poursuivre leurs modes de production destructeurs. Sous couvert de “zéro déforestation”, les entreprises prétendent ne plus avoir d’impacts négatifs car elles ont payé pour replanter une surface équivalente à celle qui a été détruite. En réalité, on ne peut pas replanter une forêt. Pire, il s’agit d’un double accaparement des terres : pour les communautés qui dépendent de la forêts détruite et pour celles dont on utilise les terres pour planter des arbres en compensation.

François-Xavier Drouet revient sur son nouveau projet de documentaire qui s’intéresse aux logiques économiques et sociales liées à la forêt. Le documentaire traite de l’eucalyptus et raconte l’histoire de son succès planétaire. François-Xavier Drouet souligne le lien entre la plantation et le projet colonial. En effet la plantation à grande échelle de l’eucalyptus se fait car « il y a un contexte politique, économique et social qui le permet ». Le réalisateur constate que la plantation renvoie à la notion de propriété privée de la terre. Les grandes puissances coloniales, l’Angleterre et la France notamment, ont essayé de propager l’eucalyptus, ce qui s’accompagnait d’accaparement de terres et de la destruction des sociétés pastorales, notamment en Algérie.

Francois-Xavier Drouet donne également l’exemple des plantations d’arbres pour soutenir le projet sioniste en Israël. Pour le réalisateur, les plantations et la colonisation correspondent à la même logique de négations des populations autochtones.

En France, vers une forme d’industrialisation de la gestion forestière ?

François-Xavier Drouet, réalisateur du Temps des forêts, revient sur le concept de malforestation. Ce concept a été élaboré par Marc Lajara, qui apparaît dans le documentaire de François-Xavier Drouet, pour pointer les dégâts liés à la gestion forestière française. La malforestation correspond à l’adaptation de la gestion forestière aux pratiques du modèle agricole intensif. Cette gestion adopte les mêmes méthodes, reposant sur des intrants et des machines, avec une logique productiviste à court terme.

Les coopératives forestières sont les acteurs clés de cette forme d’exploitation forestière explique François-Xavier Drouet. Elles représentent 30 % du volume de bois coupé en forêt privée. A l’image des coopératives agricoles, elles ont été créées comme un outil au service des propriétaires et sont devenues aujourd’hui un outil au service de l’industrie. Il y a eu des regroupements importants de ces coopératives ces dernières années. Alliance Forêts Bois est devenu le premier groupe coopératif forestier de France qui s’étend du Sud-ouest à la Bretagne. Alliance est partenaire du Fonds de dotation « Plantons pour l’avenir », qui permet de faire de la défiscalisation et de subventionner des projets de plantations. Ces projets de plantations veulent s’inscrire dans « une sylviculture dynamique » à l’image des plantations de Douglas. Pour François-Xavier Drouet, on est clairement dans du greenwashing.

De plus, si le lien entre plantation et coupe rase n’est pas automatique, la plupart du temps la coupe rase est déjà programmée, afin de récolter tout au même moment.  

Questions & Réponses 

Que penser des plantations « Miyawaki » ?

Francis Hallé souligne son intérêt pour les travaux du botaniste japonais, Akira Miyawaki, notamment sur la qualité de la préparation des sols avant plantation. Ce système consiste tout de même en des plantations d’arbres et ne peut pas prétendre recréer des forêts en quelques années.

Quel équilibre trouver pour la récolte de bois ?

Francis Hallé n’est pas opposé aux plantations, mais à la confusion entre la plantation et les forêts. Il juge qu’il vaut mieux exploiter les plantations que les forêts primaires.

Jutta Kill souligne qu’il n’est pas prouvé que l’expansion des plantations d’arbres protège les forêts primaires, au contraire même si c’est un argument souvent avancé par les industriels. Dans de nombreux pays, les plantations ne répondent pas à la satisfaction de besoins de base mais permettent d’alimenter l’industrie papetière ou énergétique: l’enjeu c’est de réduire notre surconsommation, pas d’étendre les plantations.

Le bois énergie ne pose pas de problème car il est issu de résidus d’exploitation forestière ?

En France, la conversion de centrales à charbon, en centrales à biomasse entraîne l’importation de quantités d’arbres immenses du Brésil. Juta Kill insiste sur le fait que la bois ne pourra jamais remplacer le pétrole ou le charbon, qui détiennent une énergie bien plus concentrée. On ne pourra pas passer d’une société consommant beaucoup d’énergies fossiles en remplaçant ces énergies par de la biomasse. De plus, les déchets de scierie et le bois d’éclaircies sont très limités.

Que penser de la plantation de 300 millions d’arbres en Éthiopie et du projet de la barrière verte du Sahara ?

Il existe une instrumentalisation politique de ces sujets-là. Ce sont davantage des effets de communication que des projets cohérents. En Turquie, la plantation massive d’arbres a résulté en 90% de mortalité. 

Faut-il mettre sous cloche les forêts et cultiver les plantations ?

Pour Francis Hallé, mettre sous cloche les forêts n’est pas une bonne idée, car elles doivent être accessibles.

Pour Jutta Kill, l’idée de protéger intégralement les forêts et de l’autre de mettre en place des plantations sépare la notion d’usage de la terre et cela ne nous permet pas de repenser notre connexion avec la nature. On doit avoir une réflexion sur la quantité de bois dont nous avons vraiment besoin.

Références

« Que pourrait-il y avoir de mal à planter des arbres ? La nouvelle offensive visant à multiplier les plantations industrielles d’arbres dans les pays du Sud » (World Rainforest Movement, mars 2020).

« Le champignon de la fin du monde » (Anna Lowenhaupt TSING, 2017)

« Le temps des forêts » (François Xavier Drouet, 2017)

Réseau pour des alternatives forestières: https://www.alternativesforestieres.org

Pro Silva, une association de forestiers réunis pour promouvoir 
une sylviculture irrégulière, continue et proche de la nature: https://www.prosilva.fr

Note : synthèse proposée par Cécile Poitevin et relue par les intervenantes. L’ordre des interventions a pu être modifié pour faciliter la lecture.

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